09/12/2015

Toute Crue: Il était un foie

Toute Crue: Il était un foie: L'hépatite C, ce virus sournois, malfaisant, qui déglingue à petit feu et silencieusement, détruisant le foie. Le foie cet organe v...

Il était un foie

L'hépatite C,
ce virus sournois, malfaisant,
qui déglingue à petit feu et silencieusement, détruisant le foie.

Le foie
cet organe volumineux, séparé du coeur et des poumons  par le diaphragme,
élément vital du corps humain,
le plus gros  de nos organes.

Le foie
un bel engin d'un kilo cinq,
qui à lui tout seul contient 10 % du volume sanguin, glande ultra vascularisée.
Ultra essentielle.

Le foie
Les Arabes disent que l'amour se situe dans le foie, qu'il est l'organe de l'amour,
et l'amour est viscéral, toujours viscéral.
D'ailleurs, les Arabes disent "mon petit foie" quand nous disons "mon petit coeur".

Le foie
je me souviens d'une hépatite virale contractée enfant,
par des pommes de terre à la crème,
dans une ferme de Normandie.
J'avais vomi pendant 15 jours,
le teint cireux, les yeux battus,
incapable de tenir sur mes petites jambes.
L'odeur même des patates à la crème me donne encore aujourd'hui des haut-le-coeur.

Le foie
Je pense à un ami qui s'est fait greffer non pas un, mais deux foies,
atteint d'une hépatite C.
Je me souviens de lui après sa première greffe, à Villejuif,
de sa cicatrice toute neuve que j'avais prise en photo sous toutes les coutures.

Il fonctionne comme un martinet, ce virus : des lanières de cuir très fines fouettent  l'organe souple ...
Le foie, pour se protéger, se durcit.
Avec le temps, sous les attaques incessantes du virus, le foie s'insensibilise,
se créé un bouclier pour résister, le foie se racornit,
perd sa belle couleur carmin pour prendre une teinte brun foncé,
se tétanise, se rétracte,
devient rocher, cailloux, galet,
et ne fonctionne plus.

Mon ami a bénéficié d'une deuxième greffe de foie,
et un nouveau médicament a fini par éradiquer le sale virus.

Il est guéri aujourd'hui.

Voilà.
J'aime quand les gens guérissent.
J'aime cette joie de la santé retrouvée, de se sentir en vie,
quand l'instinct revient,
cet instinct viscéral qui ouvre la porte, laisse entrer la lumière du dehors,
nous met nez au vent dans la rue,
et nous porte à penser que oui, ça va aller,
qu'on peut continuer à se croire dans un film de Franck Capra.









01/11/2015

Je fais ce que je veux


Il est petit alors qu'on le voudrait grand,
gros alors qu'on le voudrait maigre,
il est épais, long, disproportionné
il est pâle, foncé, noir, blanc, rosé

Les seins rikikis, en poire, en gant de toilette
les fesses creuses, adipeuses, rondelettes, tombantes

Et le ventre, ah ça, le ventre !
jamais en place, jamais assez ferme, trop comme ci ou jamais assez comme ça
le ventre gronde, grogne, gargouille,
il n'en fait qu'à sa tête.

Je pourrais parler du sexe,
de la queue et de la chatte,
mais la queue,
tout comme le sujet de la chatte,
est délicat, très délicat.
C'est un peu comme NewYork et les Etat-Unis, un monde en soi,
un monde à part.

Donc, le corps.
Le corps pense, décide.
Le corps sait pour nous
dit pour nous, crie pour nous,
aime pour nous.

Le corps, ça nous regarde,
ça nous préoccupe.

Le corps nous rend timide, maladroit.

Le corps est un vêtement informe.
Les bras s'agitent, on ne sait pas où les mettre ;
dans le dos, le long des jambes ?
Souvent, ils se croisent,
pour faire une protection à la vulnérabilité de notre âme.

L'âme, qui n'est pas le corps.
(d'ailleurs, on ne sait pas où elle est, cette salope d'âme.)

Les mains. Pareil.
Que faire de ses mains ?
Les poings se ferment, la paume s'offre,
les mains papillonnent, se fourrent dans les poches,
elles se tordent, elles se désespèrent.
Elles attrapent et tiennent si peu de choses.

Ce corps, on veut le dompter, lui claquer la gueule,
il n'est jamais comme on le voudrait.
Enfoiré de corps qui décide à notre place.

Alors on court, on l'épuise, on rame, on boxe, on danse,
on le prive de manger,
on s'astreint à le tenir droit,
à relever le visage et dégager les épaules.

A corps et à cris.
A corps défendant.
A corps perdu.

Et puis, un jour, on ne sait pas pourquoi,
il se dérègle
il tombe malade,
attrape des angines, des otites,
des cancers, des maladies aux noms imprononçables.

Le corps se remplit de cellules parasites, il se vide, se fane.
le corps peine.
Il souffre, puis il jouit,
puis il ne sent plus rien,
puis il s'endort, il ronfle.

Le nez se bouche, les artères se bouchent, les oreilles se bouchent.
On n'a pas voulu ça, toutes ces maladies, ces malformations.

On se retrouve un matin avec des vertiges terribles, des maux de dos affreux,
des abcès dentaires épouvantables.
Des hernies, des kystes, des atrophies.

On va chez le médecin,
le médecin ausculte ce corps
qui dit autre chose que ce qu'on pense ;
ou alors, le corps dit tout ce qu'on pense
et qu'on ne sait pas qu'on le pense.

Le médecin est emmerdé,
il ne sait pas grand-chose finalement,
même s'il en sait plus que nous.

Le corps devient chair à supplices,
machine infernale, dysfonctionnement,
une honte,
un calvaire.

Ce corps qui nous a donné des satisfactions,
des plaisirs, des jouissances,
avec lequel on a marché, bu, baisé, fumé, fait des enfants,
fait du vélo, de la voile, du parapente.

Ce corps gonflé de nerfs et de sang,
d'organes bizarres,
de muscles et de tendons,
d'os et de ligaments.

Ce corps qui nous résume alors qu'on n'y est pas pour grand-chose,
car rien n'a été décidé finalement,
à part de le contraindre
ou de s'en accommoder.


05/10/2015

Mystère

Ce que l'on fait, ce que l'on dit,
ce que l'on pense

Ce qui s'agite dans la tête de l'autre, devant nous,
ce qui va, vient, turbine, rumine.

C'est comment ?

Et dans la nôtre,
c'est comment ?

Comment dire ce qu'on pense, ce qu'on sent
faut-il le dire
faut-il le taire
faut-il le faire

Ces restrictions,
ces peurs, ces réflexions
dissimulées dans les replis du cerveau
qui sans cesse,
ajuste, adapte
réintègre,
selon les moments
selon les émotions.

On ne sait pas.

Une partie se joue là, malgré nous
une partie secrète, invisible,
une partie qui nous échappe totalement
contre laquelle on ne peut rien.

Ca fout la trouille.




08/09/2015

Simone a eu peur


Simone n'aimait pas Léon
elle était amoureuse d'un hautboïste

Elle-même chanteuse classique, pianiste,
elle aimait cet homme doux,
cet hautboïste, qui l'aimait aussi,  dont j'ignore le nom

Ca se passait à St Quentin
dans les années 1920

Léon a fait un chantage au suicide
c'était un homme plein de colère, d'impétuosité
il la voulait
comme un caprice, comme un gâteau

Simone a eu peur
sa famille a eu peur

Du scandale,
et peut-être aussi qu'il le fasse vraiment
et qu'il meure
peur de se faire remarquer d'une mauvaise façon

On ne sait pas pourquoi c'est arrivé
mais elle a épousé Léon
à contre-coeur
sans envie
sans amour
en se disant que c'était "comme ça",
une sombre fatalité, ce mariage avec ce Léon

Léon est devenu avec le temps ingénieur en chaudronnerie
chez Citroën
ils ont déménagé à Boulogne-Billancourt
près de l'usine

Ensuite, dans les années 50,
Simone a été recrutée pour devenir chef des choeurs à l'Opéra de Paris
par Maître Chevillard
c'était son but, l'Opéra

mais Léon a dit non
trop de travail, trop de déplacements à l'étranger
et puis elle pensait qu'elle avait de grands pieds
et qu'on allait de moquer d'elle,
sur la scène de l'Opéra
avec ses grands pieds

Alors elle n'y est pas allée, à l'Opéra
alors, elle est restée à la Maison de la Radio
à la maîtrise de l'ORTF.

Elle était douce, Simone,
je revois sa tête bouclée
j'entends sa voix qui me chantait "Carmen" dans l'appartement
je la revois m'apprendre la position des doigts sur le piano, son Gaveau
je l'entends dire à ma mère : "cette petite à une voix".

Je la revois nous servir à manger
et regarder ensuite son feuilleton, "Peyton Place",
je l'entends m'appeler son petit pouleau

Et je revois Léon, dans son fauteuil club,
devenu très gros
devenu tendre et gentil avec sa petite-fille
alors qu'il fut brutal avec ses 2 filles
et sa femme, Simone.

Et puis, ils sont morts en 1986.

Elle ne m'a pas appris à chanter,
je ne voulais pas.

Simone

C'est mon deuxième prénom.




















04/09/2015

Même une nuit

Un soir
c'est le dernier soir que tu passes chez toi

Tu ne le sais pas encore
quand tu pars,
mais cette maison, cette organisation de meubles, de linge,
de photos accrochées au mur,
de disques et de livres
non, tu ne la reverras plus

En tout cas
plus jamais comme ça
dans ce lieu là,
avec cette personne là

Un soir, tu te couches

A quoi penses tu ?

Comme à l'habitude,
tu as ouvert les draps et tu t'es couchée dans le lit,
à côté de celui avec qui tu vis

Peut-être as-tu regardé un film à la télé
peut-être as-tu lu dans le canapé
ou peut-être as-tu simplement mis la cuisine en ordre

Tu ne sais pas,
tu ne te souviens pas

Le lendemain, vers les 14 heures
ce samedi de mai
le lendemain
tu es dehors,
avec un sac à l'épaule

Tu es dans la rue
tu marches,
tu es sonnée,
tu marches et tu ne sais pas où tu vas

L'euphorie se mélange à une grande angoisse
une grande solitude
car tu ne sais absolument pas ce que tu vas devenir,
ce que tu vas faire

En attendant,
tu es partie
et tu ne sais pas encore que tu ne reviendras plus jamais
même une nuit,
même une journée,
dans cet endroit où tu as vécu des années.







20/08/2015

L'inspiratrice

Parfois quand j'avais 9 ans
je me penchais très fort à la balustrade de la fenêtre de ma chambre
et je pensais :
"si je passe par dessus, je peux mourir"

et une toute petite partie de moi était tentée de le faire

pour voir.






23/07/2015

Gute nacht, meine liebe

Cet appartement sous les toits place des Ternes,
sans rien, sans un meuble, sans table ni chaise

Juste un lit

Un lit, dans une chambre aux murs noirs laqués
posé à même la moquette blanche

Un vrai lupanar des 70's, pourtant nous sommes en 1988
j'ai 22 ans,
pas de soeur, pas de frère, pas de famille à part mes parents.

Va falloir se faire une vie à soi

J'ai plaqué mon petit copain mais ça n'a pas marché pour autant avec l'autre.

C'est con

Insomniaque, je regarde des VHS toute la nuit.
l'écran crépite de films en noir et blanc
je fume comme un pompier
et m'endors dans le petit jour,
avec les premières voitures qui tournent sur la place des Ternes,
avec le marché aux fleurs qui ouvre son stand.

C'est Paris,
j'habite à Paris,
c'est là que je suis née

241 rue du Faubourg Saint Honoré
c'est mon adresse

Elle me fait rêver, cette adresse,
anonyme, forte,
elle respire l'aventure,
le lucre des chansons qui passent à la radio, des taxis qu'on attrape à la volée,
des filles en manteaux de fourrure avec du bleu sur les paupières
pour qui tout semble facile,
des Champs-Elysées et du drugstore où je vais acheter mes cigarettes en pleine nuit.

J'aime bien
ça me change

Souvent, tard le soir,
je vais au cinéma sur les Champs

Je remonte à pas lents l'avenue des Champs Elysées
c'est l'automne, des feuilles mortes voltigent dans les airs,
les feux rouges se reflètent sur les trottoirs

Des vieux me draguent avec leur grosses bagnoles,
ça doit les fait bander, une gamine toute seule dans la rue en pleine nuit,
ils doivent se dire que ça va être facile à remonter
facile à piéger
facile à fourrer
facile à congédier

Dégage, gros porc

1 heure du mat'

Je remonte mes 6 étages sans ascenseur
je lance une machine de linge pour écouter tourner le tambour,
sentir l'odeur de lessive

Ca mousse, ça ronronne,
enfin je peux dormir.














22/07/2015

Solitude Standing

Je suis assise à la terrasse d'un café,
il fait très chaud
le soleil écrase tout

J'ai toute la langueur dans mes membres,
au bout de mes doigts, je sens tous mes nerfs
frémir,
de l'eau qui va bouillir.

J'attends,
je regarde

Je sais ce que j'attends,
Je ne sais pas ce que j'attends

Une autre vie que la mienne,
une main qui me donne à manger, à même la bouche,
des choses tellement simples qu'elles font mal,
qu'elle paraissent encore plus loin,
qu'elles reculent,
qu'elles disparaissent.

Dans le soleil de juillet,
dans la lumière d'août,
et dans tous les mois à venir

J'attends, je ne dors pas,
je ne me contente pas

J'attends en marchant, en travaillant,
en me couchant

Je sais ce que j'attends,
Je ne sais pas ce que j'attends.










15/07/2015

C'est dingue

Je suis dans ma chambre
dans mon petit lit à une place,
la chambre au papier peint à fleur

Le silence de la nuit

En bas, je les entends vaquer
ranger
parler à voix basse

le bruit de la vaisselle que l'on range,
des verres qui s'entrechoquent
d'une chaise que l'on replace

Puis les ablutions du soir
le robinet que l'on ouvre,
l'eau qui coule, les gargarismes,
l'eau des dents que l'on recrache en faisant "Pfffeuh".

A quoi je pense
Peut-être à rien

Peut-être à ce temps qui passe si lentement
A cette vie qui demeure fermée,
inconnue, mystérieuse

Je pense à comment on devient quelque chose
comment on fait les choses
comment on rencontre les gens

Des pas dans l'escalier
ils vont se coucher

J'entends le drap qui s'ouvre
le corps qui prend sa position sur le matelas
encore quelques murmures
un interrupteur qui s'éteint,
et puis rien

Le silence
La nuit

Demain, c'est l'école,
je rentrerai à onze et demie
maman aura fait à manger
papa va rentrer de son travail vers midi, en vélo

Parfois il est en retard
je n'aime pas quand il est en retard
j'ai peur qu'il lui soit arrivé un accident

Quand je dis ça à ma mère,
elle me répond tranquillement "oh non".

Elle n'a pas l'air de se rendre compte que si,
on peut très bien avoir un accident
on peut très bien mourir un jour
elle n'a pas l'air de se rendre compte
que ces choses-là arrivent,
même à papa,
même à nous.

Je pense aussi dans mon lit,
à comment on fait l'amour
à comment c'est, tout ça

Encore une chose lointaine et floue,
imprécise

Le temps passe lentement

Et puis un jour, ça y est, on y est
dans le lit, dans les draps,

on a un corps dans le sien, bien emboité
on ouvre grand les yeux
ça y est, on y est

c'est dingue.

















29/05/2015

" POC "

Je suis dans le Perche.

C'est joli, le Perche, c'est vallonné, boisé,
Mortagne au Perche est un gros village bien joli, bien replet,
avec des charcuteries qui vendent des cochons en porcelaine à prix d'or,
juste en face de l'église.
(ils vendent aussi du museau de porc en vrai, et des tas d'autres trucs gélatineux un peu dégueu, mais toujours à prix d'or)

Donc, le Perche.
je suis engagée pour donner 3 concerts,
c'est la Scène Nationale d'Alençon qui organise le tout,
et la Scène Nationale a trouvé un concept super original,
nous faire jouer dans des bars.
(C'est vrai quoi, c'est original, vive les idées innovantes )

Sur le papier, jouer dans les bars, pourquoi pas.
(j'imagine de chouettes pubs anglo-normands, avec jeux de fléchettes, fauteuils en cuir, malts hors d'âge et gentleman farmer qui vont me demander en mariage)

En guise de pub anglais, c'est dans un PMU tenu par un petit vieux rescapé de Ménilmontant,
planté au milieu d'une route nationale,
en face d'une boucherie "bail à céder"  qu'on débarque.
(Je ne me souviens plus du nom du bled, mais c'était à 10 bornes de Mortagne)

Aves Constance, (avec qui je partage la soirée musicale), on se lance des oeillades incrédules.
Mais oui ma belle, c'est bien là qu'on jouer ce soir, à la gauche du comptoir,
devant la colonne de bulletins de loto et de jeux à gratter,
que personne n'a pris la peine de dégager.

A la limite, je m'en foutrais de tout ça

MAIS
pas de lumière,
une sono dotée d'un incompétent notoire qui ne sait pas se servir de la console de son,
des plateaux repas infects garnis de  vieille mortadelle et macédoine en boîte,
un poulet visqueux et tiède,
le tout servis au public (et à nous aussi, y'a pas de raison! ), pendant qu'on joue.

La scène Nationale d'Alençon, mais oui Madame.

Le lendemain, c'est encore pire,
je vous passe les détails des WC sales dans la chambre au dessus du restaurant qui nous sert de loges (qui est en fait, une chambre louée à des travailleurs itinérants, bref, des pauvres bougres qui viennent élimer leur vie à tenter de la gagner à coups de pieds au cul) 
et du dessus de lit sur lequel on n'ose pas poser ses fesses.
Je n'exagère rien.

Le lendemain, on rentre à Paris en voiture.

Nous roulons sur la départementale en direction de l'autoroute,
quand soudain,
un volatile,
un genre de caille ou de petite poularde,
décide de traverser la route,
juste au moment où on passe.

Elle est là, je vois son oeil de côté,
sa petite tête tachetée et affolée,
ses ailes rousses

Elle court de toutes ses pattes et hop
elle traverse, la folle.

Même pas le temps dire "ATTENTION"

J'entends un petit "poc"
quand on passe sur elle

"poc"
 ça a fait juste
 "poc"

J'entends encore le petit bruit



.







20/05/2015

Free Wheeling

Quand c'est cassé, c'est cassé
ça  ne se répare pas

On peut rafistoler, bricoler un truc,
faire l'arrangement
mais quand c'est cassé, c'est cassé.

L'autre devient un étranger, un hostile,
on pense qu'il nous veut du mal
qu'il veut nous éloigner, nous punir de nous-même

quand c'est cassé, ça fait mal
et peut-être qu'on ne veut pas dé-casser pour entretenir la plaie

peut-être que rester dans le cassé
c'est quand même continuer l'histoire
une histoire cassée

Quand c'est cassé, ce n'est pas de l'indifférence
c'est la perte.

J'apprends avec le temps, le phénomène de la perte.

La perte de l'enfant qui devient grand et s'en va vivre sa vie
et avec lui,
la perte de l'emploi du temps, des horaires à tenir,
des repas à préparer,
tout ce carcan qui parfois pèse, mais qui nous tient debout.

La perte vient quand l'enfant sort du carcan
du giron, sort du temps partagé
c'est normal,
mais c'est violent,  petit à petit

La perte de l'animal doux et chaud
le poil qu'on aime respirer
les oreilles qui se dressent, l'oeil intelligent du chien
le corps affectueux.

La perte de l'ami(e)
l'incompréhension sourde, l'énervement de l'autre
de lui reprocher ce qu'il est
ses manquements et même ses qualités.

C'est comme si des années partaient à la poubelle,
comme si on s'était trompé dès le début
ça rend malade

La perte de ses parents
la perte de son emploi
la perte de la croyance des autres en nous

la perte de sa jeunesse
de ce regard vif sur la vie, le monde
la perte de croire que tout va aller

(non, on sait que tout ne va pas aller
on sait que c'est foutu quelque part, que la pourriture est en marche)

La perte d'une maison où on aimait aller en vacances
retrouver le lieu,
retrouver la vieille paire de ballerines laissée au fond d'un placard
retrouver sa plage  préférée, son snack préféré qui domine la mer, sur un promontoire
même retrouver avec agacement la fuite du robinet de la douche,
la machine à laver qui fait un bruit d'enfer
l'évier trop bas qui fait mal au dos quand on fait la vaisselle

C'est fini, c'est perdu.
La maison a été vendue
on n'a pas pu l'acheter
voilà
tant pis
fallait être plus riche, mieux réussir,
être plus malin
fallait être quelqu'un d'autre.

Peut-être qu'on aura une autre maison
qu'on se fera d'autres amis
qu'on aura un autre animal

mais ce qui est perdu est perdu
et ce qui est cassé est cassé,

ça ne se répare pas.











14/05/2015

La ville

Hier, je suis invitée à dîner en banlieue
une banlieue ouest,
Ville d'Avray

Ville d'Avray je ne connais pas
mais ça me fait penser à Boris Vian.

J'enfourche mon scooter,
et, arrivée à la porte de St Cloud me reviennent, comme toujours,
les souvenirs de mon enfance,
de mes grands parents.

J'emprunte la longue et triste avenue du Général Leclerc.

De loin, je distingue l'immeuble en briques rouges,
les balcons en béton,
construction typique des HML des années 50
là où ont vécu mes grands-parents,
là où sont nées ma mère et ma tante
là où je suis allée régulièrement de ma naissance jusqu'à mes 18 ans.

Je sens encore l'odeur de poussière fraîche
l'odeur de l'ombre
l'odeur des escaliers

Les 6 étages à monter
le mobilier simple et propret
la TV couleur posée sur un meuble en bois laqué et brillant
le napperon en dessous
les déjeuners où l'on mangeait du chou rouge et du céleri à la crème,
des betteraves à la vinaigrette
en regardant Pierre Tchernia

Et le cosy de la chambre qui grinçait quand on on ouvrait les portes
les petits trésors que je gardais dedans,
en pensant que personn n'irait fouiller mes affaires

Les étagères du couloir remplies des romans de la Série noire ou du Masque de mon grand père,
bien classés
beaucoup d' Exbrayat, quelques SAS,
et les partitions de ma grand mère,
reléguées dans un carton en haut d'un placard.

Le feu passe au vert, je sors d'un vieux songe.

Passé le Pont de Sèvres, la banlieue devient verdoyante
jolie, presque provinciale.

Vers les deux heures de demie du matin,
je reprends mon scooter pour rentrer chez moi,
exactement à l'opposé, tout à fait à l'est.

Je descends en zigzagant les collines de Ville d'Avray et de Sèvres
personne dans les rues, le pont de Sèvres sans aucune voiture,
du jamais vu.

Je prends les quais de la rive droite,
des constructions inachevées de l'île Seguin se dressent comme des fantômes dans la nuit.

Je roule doucement pour profiter de la nuit calme,
de la Seine noire et argentée,
des péniches chargées de sable, de matériaux,
qui filent sur l'eau, irréelles

Je suis euphorique

Parfois quelques accélérations pour sentir le vent sur mes joues,
la joie de la vitesse,
puis je ralenti, pour que ça dure plus longtemps.

Vraiment personne quai du Point du Jour.

Au loin, sur la rive gauche, la tour Eiffel, masse sombre et familière,
et le quartier Beaugrenelle.

Je me sens bien
à la fois le coeur serré pour je ne sais quelle raison
à la fois en paix.

Les voies express, le Trocadéro, le Grand Palais,
la magie des Tuileries, du Louvre,
je passe sous le pont Neuf, je pourrais presque toucher l'eau du fleuve

Comme tout est calme, comme tout est beau

La rue des Archives, soudain décevante avec son luxe parvenu,
ses bars déjà ringards à force de branchitude forcée
et de flaques de vomi

Je rentre chez moi, sur la colline de Ménilmontant,
j'ai roulé 20 kilomètres dans la nuit
et j'ai voyagé dans le temps

Je connais tellement bien Paris
je l'ai tellement traversé

et pourtant, j'en ai toujours des émotions.

L'immeuble en brique rouge







29/03/2015

Il a plu

Il pleut
il a plu
il pleuvra

Gerbes d'eau sous les roues de la voiture,
campagne noyée
chat frileux

Derrière les baies vitrées, au chaud,
je regarde la pluie tomber
inexorablement

Hypnotisée, sidérée, en retrait

Ca me rappelle de mauvais, très mauvais souvenirs
d'un mois de novembre 2009
où d'un seul coup,
la vie est devenue REELLE

La réalité, disait Lacan, on s'y cogne toujours

Ce mois de novembre 2009, j'ai vieilli d'un coup
en une bouchée
en un coup de poing

Depuis, je n'ai pas rajeuni
depuis, mes os, ma peau, mon esprit se sont fragilisés

Je regrette ce temps où l'on croit que tout est, 
tout sera possible
je le regrette amèrement

mais je ne peux plus rien refaire
juste continuer à sourire
à taire mes insomnies
mes peurs,
à taire mon temps qui passe atrocement vite

A taire mes difficultés, 
et continuer à faire ma petite tambouille pour rester presque stable

Il n'y a plus le choix
il n'y a jamais eu vraiment de choix en fait, que celui de continuer

Mais un jour, le couvercle saute
et la bombe saute à la gueule

Et un jour,
on est assez fort
ou assez détaché
ou assez concentré
pour pouvoir l'écrire au grand jour
sans en rougir

... et cependant les mains tremblantes

C'est ce qu'on appelle LA VIE
cette épice qui emporte la gueule,
monte à la tête,
fait devenir fou

La vie

La vie, quoi.